La boucle est bouclée

mercredi 14 novembre 2012

Arrêts aux ports (de Nice)

Je fais les mêmes blagues si je veux !

La première escale était Napier, en Nouvelle-Zélande. Mais nous sommes arrivés à 22h pour repartir à 6h, j'ai pas trouvé tellement d'intérêt à descendre.
Les passagers retournent chez eux, un nouveau passager et un nouveau Capitaine arrivent.

Napier
Deuxième escale, deux jours plus tard, Tauranga, Nouvelle-Zélande également. On y arrive à 23h et on ne sait pas tout à fait quand on repart. Le lendemain, au petit-dèj, on est toujours à quai, on devrait partir entre 16h et 19h30 ce qui me laisserait la possibilité d'aller faire un tour à terre. Je croise le nouveau capitaine, je lui demande si je peux et quand je peux descendre. Il m'explique tout plein de trucs, et me dit que je peux y aller maintenant, il faut juste que je sois revenue à fourteen hundred (il vérifie avec le Chief Officer), je dois laisser mon numéro de portable au cas où (mais le 3rd Officer l'a déjà) et puis un des membres d'équipage doit m'appeller le shuttle bus. Il me souhaite une bonne journée et je me casse. Sur le Main Deck, un marin me fait remplir et signer le registre et un autre m'appelle la navette pour dans 10 min. Il est 8h55, cool ! Dehors, ça bosse à plein depuis plusieurs heures. Des grues géantes de partout, des machines roulantes bizarres, des containers qui volent, un camion essence qui rempli le cargo, et derrière un labyrinthe de containers ; bref un vrai bordel organisé. On m'autorise à descendre la passerelle, ensuite je suis la ligne jaune pour ne pas me faire écraser par quelque chose (d'ailleurs, difficile de prendre le cargo en photo depuis les quais, pas assez de recul) et me voilà à l'arrêt de bus. J'attends, j'observe, je me fais un peu chier, il est 9h15 et il n'y a personne. Je me dis qu'il m'a oubliée, je rappellerais bien, mais j'ai pas de forfait, je marcherais bien mais je crois que c'est interdit, donc j'attends encore. 5 minutes plus tard, arrivent Bob et sa camionnette. Il est trop sympa Bob. 65 ans, policier à la retraite, il travaille au port pour arrondir ses fins de mois. Il me demande où je veux aller, ben je sais pas trop. Alors il me conseille « Tauranga n'a rien de particulier, c'est juste une ville avec des magasins sans intérêt, mais de l'autre côté du pont tu peux aller à Mount Maunganui, c'est très joli. » il a même un plan et tout, Bob fait aussi office du tourisme « alors tu peux faire le tour de la montagne (Mauao), c'est beau, j'y vais souvent avec ma femme et mes deux petites-filles. » Il y a aussi une marche qui mène au sommet à ce que je vois « oui mais bon non, en tant qu'ex-policier, je te conseillerai de ne pas y aller seule » ça me paraît bizarre comme histoire mais bon. On passe dans une partie du port où il y a du bois partout et en quantité astronomique : des troncs petits, grands, des planches, entassés partout, sur des camions, ça sent vachement bon le bois.

Mauao
Bob me dépose donc de l'autre côté du pont, toujours dans le port (c'est un peu bizarre comme truc mais très compréhensible quand on a une carte.) Il reviendra me chercher à 13h30, trop cool Bob !
Le temps est pas mal couvert mais tant qu'il pleut pas tout va ! Voilà donc Mauao, ancien volcan éteint, autrefois habité par une tribu Maori. Autour de la base de la montagne, à certains endroits, il y a des coquillages blancs. Pas parce que le volcan était sous l'eau. Les habitants de Mauao ont placé ces coquillages pour entendre les tribus ennemies approcher. C'est ce que Bob m'a dit.


La marche est facile, agréable, il y a pas mal de monde, certains courent, la plupart marchent. Je croise des moutons et des agneaux (mignons les côtelettes!) et même un petit lapin, ça c'est de la nature sauvage néo-zélandaise ! Je ne vois pas d'oiseaux très colorés comme en Australie.

j'ai faim
Une fois le tour fini, j'hésite à grimper au sommet, le chemin est juste devant moi et quelqu'un commence « l'ascension » (c'est pas non plus super haut). Le destin décide pour moi, il se met à pleuvoir. Je marche sur la plage, le sable n'est pas vraiment doré, plutôt marron/noir. La pluie s'intensifie, je me réfugie dans un magasin quelconque. Une fois l'averse passée, je continue vers la seule piscine naturelle d'eau chaude salée de l'hémisphère Sud. Je m'en vais ensuite vers le « centre-ville ». Arrêt à la banque, je change quelques dollars australiens pour des dollars néo-zélandais. J'aime bien la pièce de 0,10$. Putain, il y a un pingouin sur le billet de 5, j'adore ! Il pleut pas mal, je vais dans un Internet café, je vérifie mes mails mais d'abord ils me demandent si je suis bien moi parce que je me connecte d'un endroit vraiment bizarre. C'est chiant la sécurité parfois.
J'arpente les rues de Mount Maunganui, à la recherche d'un supermarché. Il repleut. Je m'abrite dans un magasin de bouffe, at last ! J'achète un paquet de cookies et un chocolat néo-zélandais. Tiens, un Burger King ! C'est fini Hungry Jack's...
Il fait beau maintenant, ça change, je continue mon chemin dans la seule rue commerçante de la « ville ».
Je reviens tranquillement à mon point de départ, je passe par un joli petit parc, je suis un peu en avance, je m'installe devant la security gate sur un banc au soleil et j'essaye de lire le journal gratos mais c'est très venté. Bob est aussi en avance, ça tombe bien ! On revient doucement vers le Matisse. Il me demande si j'ai passé une bonne journée, si je suis montée au sommet. Et finalement il m'avoue qu'il y a quelques années, une jeune touriste anglaise a été assassinée par un type au sommet de Mauao. Ah d'accord ! Et puis il continue de parler, de me poser des questions, quelle pipelette ce Bob ! 13h40, me voilà pas loin du Matisse, Bob me dépose, adieu Bob, merci pour tout !

La plage
Je suis la ligne jaune, j'attends qu'un container vole avant de passer en dessous pour accéder à la passerelle. J'ai bien fait, il a fait tomber pas mal de flotte en passant.
Je dis adieu à l'ancien Capitaine, c'est le terminus pour lui.
Au final, on a quitté Tauranga à 20h30, mais bon ils peuvent jamais trop savoir à l'avance...

Manzanillo, de l'autre côté du canal de Panama, première escale après 15 jours d'océan Pacifique. On y arrive vers 21h pour repartir vers 5h. Je dors avant même qu'on ne soit à quai.
L'ancien Chief Officer termine son contrat, le nouveau Chief Officer monte à bord.

L'escale à Kingston, Jamaïque, est annulée, on a pris trop de retard. De toute façon me dit le nouveau Capitaine, c'est trop dangereux. L'ancien Capitaine était content qu'on y stoppe de nuit, il m'avait conseillé d'aller au super night-club d'Usain Bolt. Euh...

Savannah, États-Unis. 15h15, je suis au Bridge, je vois la côte, le pilot débarque à l'heure dite, ça change. C'est assez long en fait l'arrivée sur Savannah, mais c'est pas grave, il fait si beau c'est agréable. J'aperçois même quelques dauphins au début de la Savannah River. Beaucoup d'oiseaux que je ne sais pas ce que c'est. Il y a pas mal de papillons également, en arrivant près de la ville. Je reste longtemps sur le Monkey Island, belle vue. À un moment, je prends peur, je vois un papillon géant pas loin. Le temps que mon cerveau comprenne tout, c'était en fait une mouette... le soleil doit taper sévère.

papillon pomme
Le deuxième pilot arrive pour aider à la manœuvre de parking. Je sais pas comment fait le marin pour entendre les ordres, les 2 pilots discutent ensemble et glissent les ordres au milieu de la conversation sur le même ton comme si de rien.
Il est 18h30 lorsqu'on est garé, moi je suis crevée, je rentre chez moi. Je sais vraiment pas si je veux aller à Savannah, les États-Unis c'est pas un pays qui me fait envie. Ça me ferait même plutôt peur, je ne me sens bizarrement pas à l'aise dans un pays où on peut se promener avec des armes à feu sans problème.
19h, je sors de chez moi pour aller dîner mais Roman, Freddie le cuistot et deux autres marins sont dans le couloir devant la salle des passagers. C'est apparemment là que se fait le contrôle des douanes. Bon ben je rentre dans ma chambre et j'attends. J'ai dû remplir des fiches cette aprèm juste pour deux escales de quelques heures, je hais la paperasse. Un des douaniers me cause deux mots, il a l'air sympa. Vient mon tour, j'arrive dans la salle: l'agent portuaire dans un fauteuil, le douanier sympa debout, un autre douanier, plus jeune, l'air gentil debout également, le Capitaine assis en bout de table, un douanier effrayant à l'autre bout, c'est évidemment lui qui fait le contrôle. Il est plutôt jeune, il a le regard mauvais et des tatouages plein les bras... Il fait durer mon contrôle avec plein de questions inutiles, j'aime pas ça du tout du tout du tout. En plus je lui mens « vous êtes allée dans des fermes en Australie ? » « Non. » Finalement il me rend mon passeport, le Capitaine m'apprend que je peux descendre si je veux. L'autre passager me demande de l'attendre, il va à terre également.

Dauphins de Savannah
Il faut qu'on appelle le responsable de la maison des marins de Savannah qui peut nous conduite là-bas. Mais personne ne sait où est l'unique conducteur, donc on sait pas quand il arrive. Super. Il est 20h, on doit revenir à minuit. Finalement, le conducteur est dans le crew's messroom. Ah bon ? Et ben on y va alors ! C'est un gars sympa, un philippin. Roman, le cuistot et d'autres gars chargent les provisions à bord, dehors c'est un ballet de n'importe quoi, des lumières, des sons, des grues... Il nous emmène au seaferer's mission. Il nous y dépose, on a le wifi gratuit (il nous avait prévenu, on a pris nos laptops!). J'ai l'impression d'être une droguée en manque.

Avant Savannah
Le gentil conducteur revient avec 4 marins : Roman, Freddie, un gars de la salle des machines et un indien. En route pour le Walmart ! Amérique, me voilà ! Savannah, la nuit, ben en fait on visite la Zone Industrielle je crois. Il est 21h30, on repart à 23h. Putain, y'a des m&m's et des paquets de friandises partout, c'est le paradis de l'enfer cet endroit ! Ensuite, en voyant des déguisements en vente, je percute : c'est bientôt Halloween, d'où les paquets de chocolats pas cher... Des m&m's inconnus ! Certes, à la framboise. Au début je ne les prends pas. Puis je me suis souvenue de mon destin : « tous les m&m's tu goûteras » bon d'accord... j'en trouve également au chocolat blanc je crois. Un paquet de m&m's peanuts et des Kit-Kat, ça suffit.

Arrivée sur Savannah

Évidemment, je suis obligée d'aller chez McDonald's. Pour mon premier et dernier jour aux States, je ne peux pas ne pas manger là. Même si j'ai déjà dîné. Un menu Big Mac, s'iou plaît ! Putain, mais j'ai même pas faim en fait. À la télé, je vois qu'il fait 67° à Savannah. Ben dis donc. Ici c'est nous qu'on se sert et qu'on se ressert à boire, pratique. Donc je goûte une gorgée de chaque. Je retente le Dr Pepper que j'aime pas, mais on sait jamais. Ben j'aime toujours pas, étonnant, non ? Puis un truc jaune, un truc rouge et pour finir un truc bleu. C'est immonde, mais ça fait joli dans mon gobelet en carton.


On attend les autres avec le gars de l'Engine Room, il est cool, il a acheté plein de chips et de chocolat. Roman revient avec une télé 32 pouces. Il débauche à Rotterdam (ça fait presque 9 mois qu'il est à bord) donc il voulait se payer un cadeau avant de rentrer et aux E.-U. c'est moins cher qu'en U.E. Le cuistot quant à lui ça fait que 2 mois qu'il est à bord, il termine en mai. Putain, c'est long... On est tous de retour à la voiture, sauf l'indien qui se fait gentiment (je suis pas sûre) charrier avant et après son retour. Mais c'est qu'il a l'air grandement à la masse quand même. Retour au port, devant le Matisse. En sortant et en rentrant au port, on s'est bien fait checker les identités. Les passagers ont droit à leur passeport, pas les membres d'équipage, ils ont leur pass du bateau et c'est tout. Ils ont peur qu'ils se fassent la malle ou quoi ? Le Matisse est bien bas, c'est marée basse, et c'est un peu Noël. Il y a des lumières de partout : les grues, les camions, les bateaux... On remercie le chauffeur et on remonte à bord par la super passerelle qui est presque horizontale tellement c'est pas haut. C'était donc la première fois que je mettais les pieds aux USA, quelle aventure. J'ai vu le principal : un McDo, un Walmart, un train. Il manque juste les armes à feu.

Philadelphie, toujours les États-Unis. Je trouvais ça long l'arrivée sur Savannah (un peu plus de 3h) et ben j'avais rien vu ! Philadelphie c'est pas tout près de l'Océan, on a passé plus de 7h sur la Delaware River ! Bon le pire apparemment c'est pour aller à la Nouvelle-Orléans, 12h sur le Mississippi. Le pilot était un gars sympa, il m'a annoncé des dauphins mais trop tard. Par contre j'ai bien vu le faucon ou l'aigle qui a fait un bout de chemin avec nous. Pas grand chose de transcendant en plus il fait même pas beau et nettement plus froid qu'à Savannah. J'écoute de loin les histoires que se racontent le pilot et le Capitaine. À savoir que pour être pilot, il faut avant tout être Capitaine et avoir passé 10-15 ans en mer. Donc, quelques histoires du bon vieux temps jadis où ils stoppaient des semaines en Thaïlande, au Vietnam ou aux Caraïbes. Ils avaient le temps de voir du pays, de se faire des amis. Mais ce temps-là est révolu.

le faucon/aigle
On est garé à 20h45, deux gars des customs montent à bord, ils sont vachement plus sympas qu'à Savannah. L'un des deux me demande mon passeport et me le rend après une rapide vérification, me cause deux mots de français. Il y a donc le Capitaine, le 3rd Mate, les deux officiers et l'agent du port. Je les regarde tous s'occuper de la paperasse, un vrai délice. J'ai parfois l'impression qu'eux même ne comprennent pas ce qu'ils font. Les douaniers ont une boîte remplie de tampons encreur, trop fendard ! Ils se passent des papiers, demandent des copies, des signatures, des explications « c'est quoi ce papier ? », c'est génial. Donc là on est 22 à bord + 2 passagers + un gars de la compagnie qui a fait des vérifications de sécurité entre Savannah et Philadelphie. Le gars + 1 passager vont descendre mais un nouveau marin va monter à bord, on sera donc 24. Les customs s'en vont vers 21h30. C'est en feuilletant mon passeport que je m'aperçois que je ne suis jamais sortie d'Australie. Ces tanches n'ont pas tamponné mon passeport lorsqu'ils ont vérifié mon identité à Melbourne...

Philadelphie by night
J'apprends que l'ouragan Sandy est en train de débouler par ici, ça tombe bien, on se barre fissa.
Cette fois-ci, je reste à bord, on repart à 5h. Ça ne me tente vraiment pas d'aller me balader dans les rues de Philadelphie pour quelques heures en pleine nuit. Moi je voulais voir New-York c'est tout. Mais de toute façon, un jour j'irai à New-York avec moi. Soit en train dans quelques dizaines d'années ou alors avant ça en cargo.


Le passager s'arrête là, me voilà maintenant seule passagère à bord ! Je vais donc manger seule à tous les repas.

Escale à Tilbury, Angleterre, annulée. On file droit sur Rotterdam

Rotterdam, Pays-Bas. On arrive avant minuit, je reste chez moi. Le lendemain matin, j'hésite à sortir mais il fait un froid de canard et je n'ai qu'un pull... Finalement, j'ai bien fait de rester, on était censé quitter le port à 14h et nous sommes partis à 11h30 ! Tout à fait, il est possible de rater un cargo, ils ne peuvent pas attendre, peu importe qu'il y ait des passagers ou des marins à terre. Roman retourne chez lui après 9 mois à bord, soit 3 allers-retours entre l'Australie et l'Europe. À bord, nous avons donc un nouveau messman, un nouveau frigoman et un nouveau 2nd Engineer. Demain, le 2nd Engineer et l'électricien rentrent chez eux. L'ancien frigoman est promu nouvel électricien et reste 3 mois de plus à bord, dur, dur...

Rotterdam au petit matin
Mon dernier dîner à bord est très joyeux, 8 autour de la grande table, ça rigole, ça bavarde, mais bon, moi je suis toujours seule à ma petite table. Pour une fois, ils parlent anglais (il y en a 2 qui ne sont pas roumains) et j'écoute leur discussion. Ça cause de grues, de câbles qui lâchent, de voiture volante, de marin ukrainien bourré (ce qui est apparemment un pléonasme), et puis ils font des gestes que je vois pas pour bien saisir l'ensemble de l'histoire et tout le monde rigole. Moi, il me manque des morceaux alors ça me fait pas rire. En plus, je voulais prendre la pizza en photo, et ben c'est même plus la même qu'avant !

Avancée vers le passé

Il se passe des choses étranges avec les heures.
Ce qui est bien lorsqu'on voyage en cargo sur des longues distances, c'est qu'on ne souffre pas du décalage horaire à l'arrivée. Les changements d'heures se font en douceur, c'est plus cool. D’Australie jusqu'en Nouvelle-Zélande, nous avons avancé de 3h en une semaine, c'est pas très fatiguant. Certes, je bosse pas et je peux passer ma journée à dormir si je veux.
Le changement le plus perturbant fut le vendredi 5 octobre à minuit. Nous avons avancé d'une heure et reculé d'un jour. On a donc vécu deux fois le vendredi 5 octobre, dingue, non ? Mieux que retour vers le futur.


Il y a une ligne dans le Pacifique qui sépare les jours. D'un côté nous étions le vendredi 5 octobre 23h59 et d'un coup on est repassé au vendredi 5 octobre 1h. Ce qui est plutôt chouette, on a gagné un jour. Dans l'autre sens, on le perd, c'est bizarre...
En réalité, nous avons officiellement traversé cette ligne dans l'après-midi. Il faisait très beau, soudain le ciel s'est couvert, un orage a éclaté, il y avait des éclairs partout, on est passé dans un tourbillon flippant, le cargo tanguait de tous les côtés, Neptune est apparu (ah non je confonds, ça c'était quand on a passé l'équateur), on a vu une ligne, on l'a franchie et tout est redevenu normal, le soleil, le ciel bleu, la mer calme, les oiseaux.
C'est pas vrai évidemment, la journée est passée paisiblement, il faisait super beau, on a eu une annonce « cette nuit nous avançons d'une heure et nous reculons d'un jour ». J'ai croisé le Chief Officer dans les escaliers, il m'a tout ré-expliqué pareil « cette nuit, on avance d'une heure et on recule d'un jour » (il a dû croire que j'étais demeurée). Je lui ai demandé quand on allait passer la ligne, il m'a répondu que c'était déjà fait, dans l'aprèm.


Après ça, nous avons avancé d'une heure toutes les deux nuits jusqu'à Panama. Puis une heure dans la mer des Caraïbes. On s'est pris 5h dans la tête en 6 jours dans l'Atlantique pour nous caler sur l'heure française.

mercredi 7 novembre 2012

Ping Pong

Dans la bibliothèque, il y a une table de ping-pong. Lors du deuxième dîner à bord, Roman le steward me demandant si je joue au tennis de table, me fait part d'une invitation du capitaine à 20h. J'accepte, évidemment, ça va être fun. Roman me prévient tout de même du haut niveau du Capitaine, c'est l'homme à battre sur le cargo. Oui, bon en même temps c'est le Capitaine...
En l'attendant, je fais quelques balles avec Joey, un marin. Je suis vraiment pas douée au ping pong, j'ai les dimensions du tennis dans la tête alors ça marche pas. En plus, le cargo tangue terriblement, bonjour les appuis et l'équilibre... Mais c'est pas grave, je fais du ping-pong détente, Joey est en chaussons, on se la joue cool quoi.

livres
Débarque alors le capitaine, ambiance olympique. Adidas lacées aux pieds, short bleu, T-shirt de foot aux couleurs de la Roumanie, serviette autour du cou, housse de raquette à la main, il vient pas pour la détente, c'est du sérieux. Il me regarde jouer contre Joey et se fend la poire. Je peux comprendre, mon niveau de jeu est pitoyable. Je perds la partie sur un score navrant 11-3, 11-6 (on note l'amélioration dans la deuxième manche) et le Capitaine entre en piste contre Joey.
Il commence par un service japonais à la chinoise effrayant (prise coréenne sans aucun doute) et enchaîne avec des smashs plus violents les uns que les autres. En face, Joey se marre et ne fait que défendre (pas trop mal en plus). Il a l'habitude, ils jouent ensemble tous les jours. Ce Capitaine est une bête, niveau olympique, il court, il grogne, il insulte tout en roumain : sa raquette, la table, Joey, le bateau (tout à fait, je comprends le roumain), il transpire comme un bœuf, il jubile lorsqu'il marque un joli point et a parfois quelques gestes déplacés. Joey lui renvoie les balles, il s'énerve un peu aussi de temps à autres et surtout il se mélange parfois les pinceaux en comptant les points, toujours à l'avantage du Capitaine. Je peux comprendre, il fait peur quand il pique une colère en roumain (en anglais aussi).

ping pong fatal
J'observe tout cela du banc de touche qui est trop proche du terrain à mon goût. J'ai l'impression d'être dans une zone de guerre, j'ai très peur de me prendre une balle perdue en pleine tête. Je me protège avec l'imposant catalogue Duty-free.
Finalement, après victoire du Capitaine 4 manches contre 3, on termine dans la salle de l'équipage devant un karaoké en buvant des bières et en fumant. Ils ont deux catégories de vidéos : karaoké et live. Ce jour-là, c'était que des lives, personne n'a chanté. Je suis atterrée par la sélection musicale mais les commentaires entre le Capitaine et le marin me font rire et il y a parfois débat entre eux « mais non elle est pas mexicaine Mariah Carey, elle est porto-ricaine. Elle a une voix parfaite, 8 octaves, tu te rends compte ! », grande connaissance d'événements majeurs de la chanson mondiale avec date précise à l'appui « Shakira, première télé européenne en France en 2001, depuis qu'elle chante en anglais elle est mondialement connue » « En fait, Freddie Mercury il est né à Zanzibar, alors y'a plein d'endroits qui portent son nom là-bas. ». Je suis partie après Britney Spears, Céline Dion commençait à chanter.
Mon amour de la musique s'arrête lorsque mes oreilles commencent à saigner. Et là, l'hémorragie devenait importante.

Cuisine

Le cuistot c'est Freddie, un philippin qui sourit tout le temps et qui chante super bien, aidé de Roman le steward, philippin également. C'est plutôt assez bon dans l'ensemble, je peux demander des œufs au bacon tous les jours au petit-dèj si je veux. Soupe tous les midis, salade à tous les repas, c'est chouette. Mais parfois, c'est hard quand même. Parce que moi je peux pas manger du foie de poulet comme ça, ou une soupe de tripes c'est pas possible non plus.

Crew's messroom 
On a du vin également à chaque repas, du rosé pétillant du Portugal, du vin rouge californien, du vin blanc de Bordeaux... mais bon je m'en balance un peu. Par contre, ce qui m'importe c'est qu'il y a un pot de nutella sur la table en permanence, c'est très difficile de résister. Alors je résiste pas.

cuisine
Il y a deux tables dans l'Officer's mess room : une table de 4 pour les passagers et une grande table pour les officiers. Mais en fait, les 2nd et 3rd mate même s'ils sont officiers, ils mangent au crew's mess room avec leurs compatriotes philippins.
Le 2nd Engineer a vraiment beaucoup de mal avec la cuisine de Freddie, j'ai parfois peur qu'il le tue, mais non. Une fois je l'ai vu faire mine de se taper la tête contre les murs après dîner. Le pauvre.

cuisine
Le dimanche midi c'est jour de fête. Soupe de tripes pour les roumains et heureusement soupe de légumes pour les passagers. Puis des frites avec de la viande, et enfin glace arrosée de sauce au chocolat.
Le dimanche soir, par contre, c'est difficile : pizza ou parfois quiche lorraine. La pâte à pizza mesure environ 5cm de hauteur et j'ai l'impression que le cuistot met tous les restes de la semaine sur la pâte, c'est particulier. La quiche Lorraine, c'est pareil, très épaisse, bien écœurante et une fois il l'avait même saupoudrée de pomme de terre sautées, strange...

Capitaines

Je l'ai vu pour la première fois lorsque je suis arrivée sur le quai à Melbourne, en bas de la passerelle, prête à embarquer, les sacs à mes pieds. J'allais attraper un de mes sacs lorsqu'un type à chemise blanche là-haut a sifflé et m'a fait signe que non, et il a demandé à deux gars près de lui de descendre. Le chauffeur du bus m'a dit « Vous en faites pas, ils sont là pour ça. » Ah euh bon d'accord. Les gars ont pris mes bagages, je les ai suivis sur la passerelle et en haut m'accueillait donc le Capitaine dans sa belle chemise blanche pas repassée, pas boutonnée du tout jusqu'en haut, short et crocs. « Welcome Charlotte ! » qu'il m'a dit tout sourire en me serrant la pince. Il avait un satané accent qui roule des r, c'était marrant. Sacrée première impression.
Le Capitaine a 53 ans , il est roumain, capitaine de navire depuis ses 25 ans. Tous les matins, il fait son footing sur le Main Deck (je sais vraiment pas comment il fait quand ça tangue, déjà que moi en marchant j'ai peur de passer par dessus bord...), il est ceinture noire d'Aïkido, fait du tennis, du sabre, du ping pong (1h par jour avec Joey), du kite-surf, il pilote des avions et il dirige une entreprise de je ne sais quoi en Roumanie. En fait, il considère son boulot de capitaine de cargo comme des vacances, il est vraiment détendu le gars.

Le Capitaine avec deux marins
Il est amical, boit des bières en chantant avec les marins et pique parfois aussi des colères.
Il rajoute toujours dans sa soupe des corn flakes, des oignons crus et des morceaux d'ail crus, c'est intéressant...
Mais surtout, il m'a nommée Chef bibliothécaire du navire et ça c'est la classe ! En fait, il a des étagères pleines de vieux bouquins et deux boîtes pleines de livres récents. Il doit donc faire de la place et je pense qu'il s'en tape, il ne lit pas et d'ailleurs personne sur le cargo ne semble lire. Comme je lui ai dit que j'étais libraire, il m'a demandé si je voulais bien m'en occuper. Of course voyons. Ça me fait une occupation de plus.

les caisses de bouquins...
Et puis le Capitaine est parti. Avant la grande traversée du Pacifique. J'étais assez triste, il était quand même vachement cool. L'autre Master est arrivé, sympa aussi mais pas aussi jovial, dommage.

l'aube d'un nouveau jour
J'ai par la suite appris que l'ancien Capitaine était complètement siphonné et qu'il s'était fait débarquer après un coup de Bounty civilisé, le sang n'a pas coulé.

Bateau

Le CMA-CGM Matisse est un beau cargo bleu de 196m de long et 30m de large, pouvant transporter 2 400 containers. À bord, il y a même 3 grues (45 tonnes, c'est léger paraît-il). Ils s'en servent dans les petits ports (Tahiti, Fidji...) où il n'y a pas le matos qu'il faut. Je ne les ai pas vues fonctionner pendant mon voyage.

Grue entre les containers
Ce n'est apparemment pas un très gros cargo, le plus gros pouvant transporter 16 000 containers et faisant le double en taille. Ah quand même. C'est pratique pour le jogging le matin.

partie habitable du cargo
Upper Deck, nous avons l'hôpital (j'y viendrai plus tard), un accès à la salle des machines, la piscine, comme dans l'autre cargo, c'est un petit bassin rempli d'eau de mer. Le Capitaine m'assure pourtant qu'il lui faut plus d'une brasse pour le traverser. Mais c'est parce qu'il n'utilise pas ses jambes. C'est sûr.

Au Deck A, il y a un bureau, un autre accès à la salle des machines, le slop chest (magasin), les réserves de bouffe et une salle de sport avec un vélo, un rameur, et des machines de muscu.

slop chest, presque vide
Au Deck B, une autre salle de sport qui fait aussi bibliothèque avec table de ping-pong, tapis roulant et fléchettes. Il y a le crew's recreation room (salle de karaoké en gros), le crew's messroom, la cuisine, l'officer's messroom et l'officer's smoking room.

Officer's messroom
Au Deck C et D sont logés les marins et quelques officiers.

Je suis logée au Deck E avec les autres passagers (3 cabines de passagers), le Chief Officer et le 2nd Engineer.
Ma cabine, plus petite que l'autre
Au Deck F, il y a le Capitaine, le Chief Engineer, et d'autres bureaux (dont des ordis avec l'accès aux emails).

Au-dessus, le Bridge (Navigation Deck), je peux y aller quand je veux, pas de problème.

Bridge
Puis, il y a le Monkey Island. C'est une plate-forme à l'extérieur située au-dessus du Bridge, le meilleur endroit pour glander au soleil. Dans le temps jadis, c'était l'endroit préféré des singes... parfois faut pas chercher à comprendre. C'est surtout là que se trouvent toutes les antennes pour les communications et la boussole magnétique (officiellement c'est le Compass Deck, pas le Monkey Island).

Monkey Island
Nouveauté, il y a un ascenseur ! Je l'ai juste pris le premier jour, pour ne pas passer tout de suite pour une barge (j'ai peur des avions, des ascenseurs...). Je préfère prendre les escaliers casse-gueule, c'est plus drigolo !
Sur ce cargo, tout le monde est très détendu de la sandale. (d'ailleurs ils portent tous des crocs lorsqu'ils sont off-duty)

mon frigo...
Sans pour autant négliger la sécurité. Si je veux me balader sur le Main Deck, je dois d'abord avertir l'officier de service au Bridge, porter un casque affreux et beaucoup trop grand et j'ai aussi droit à des gants. Ce qui est plutôt sympa parce que c'est bien gras les rampes. Bon j'ai laissé tombé le casque assez rapidement après m'être fait chambrer deux fois par Frigoman. Une fois sur le Main Deck je fais un peu ce que je veux : je peux faire mon jogging, aller un peu partout, écouter le grincement des containers le soir au fond des bois, observer la vie aquatique à la proue sur mon piédestal « I am the king of the world » style. J'ai carte blanche quoi. Une fois rentrée, je dois re-prévenir l'officier de service pour ne plus qu'il s'inquiète.

À bord, les officiers sont roumains (Master, Chief Officer, Chief Engineer, 2nd Engineer, Electrician Officer, Reeferman), les membres d'équipage sont philippins (le 2nd et 3rd Officer sont philippins également) et il y a aussi 2 indiens. 22 en tout + 2 à 3 passagers.

salle des machines
Les roumains sont en mer 3 mois et à terre 2 mois, les philippins sont 9 mois en mer et 2 à 3 mois à terre.

Dans les premiers jours, le premier Capitaine m'a fait une visite guidée de tout le navire, de la salle des machines au Compass Deck, de la proue (bow) à la poupe (aft), en passant par les différents frigos de nourriture, la salle de sport, la piscine et l'hôpital.

l'hôpital
L'hôpital... c'est le 2nd mate qui est en charge des soins médicaux à bord. Le cuistot s'est tordu la cheville dans les escaliers, le 2nd mate lui a donné des anti-douleurs, alors qu'il n'a pas vraiment mal. Deux jours après, sa cheville est très enflée, il continue de bosser et d'avaler ses anti-douleurs, c'est là que le Capitaine se rend compte de la chose. Il va donc à l'hôpital avec le 2nd mate pour trouver une solution, j'étais là aussi, quelle barre de rire ! Le Capitaine feuillette un bouquin sur les urgences médicales à bord des navires en essayant de trouver quoi faire avec une cheville foulée. Pendant ce temps-là, le 2nd mate fouille dans l'armoire à pharmacie et nous sort des supers solutions que le Capitaine rejette les unes après les autres « mais pourquoi une crème contre les problèmes de peau ? Il a pas une maladie de peau, il a une cheville foulée ! ». Au final, du froid et un bandage feront l'affaire, ils ont mis le temps à trouver une solution. J'espère ne jamais tomber malade ici.

lundi 24 septembre 2012

Le grand départ

Chères familles, cher(e)s ami(e)s, mes chers Tim Tam aux m&m's et toi aussi lecteur letton,

Je vous annonce avec grande joie que je me casse ! Enfin, je quitte l'Australie ce jeudi 27 septembre 2012, à bord du CMA-CGM Matisse, fleuron de la marine marchande française. Au moins.
Le CMA-CGM Matisse, battant pavillon chypriote avec équipage international, 196 m de long, 30m de large, 20,5 nœud de moyenne, une piscine ! Formidable ! Une cabine de 22m² pour moi toute seule, quel bonheur ! Pendant 6 semaines ! Que demander de plus ? Des livres en pagaille et un disque dur externe rempli de films et de séries en tous genres. Un peu de chocolat aussi. Ben j'ai tout ça. Cloolsse.

faut ce qui faut ! (je pense acheter un 2ème seau de m&m's)
Itinéraire
Tout d'abord, nous stopperons deux fois en Nouvelle-Zélande, à Napier et Tauranga. Nous traverserons ensuite l'Océan Pacifique (ça va prendre du temps je pense) et le Canal du Panama ! (Ça va être quelque chose...) Escale à Manzanillo, je ne sais où, puis à Kingston en Jamaïque où à priori je ne pourrai pas descendre. Tant pis. Remontée des Etats-Unis avec arrêts à Savannah et Philadelphie. Traversée de l'Océan Atlantique, petit tour dans la mer du Nord avec escales à Tilbury, Rotterdam et enfin Dunkerque, arrivée prévue le 6 novembre 2012.

un peu de lecture
Termes et conditions du contrat
J'ai lu les 5 pages et je peux vous dire que parfois ça fout les jetons !
12.5 Le Transporteur se réserve le droit de refuser l'accès à bord d'un Passager, ou de le faire débarquer dans n'importe quel port, ou encore de le transférer d'une cabine à une autre, s'il considère que la présence dudit Passager pourrait, à son avis, être préjudiciable au confort, à l'agrément, à la sécurité des autres passagers ou de l'équipage, ou au bon ordre à bord. Dans tous ces cas, aucun montant du Prix du Passage dudit Passager ne lui sera remboursé et le Transporteur ne sera pas tenu responsable de la perte ou de la dépense occasionnée de ce fait au Passager.
13 Le Transporteur a un privilège sur les Bagages ainsi que le droit de vendre les Bagages soit par vente privée soir par vente aux enchères publiques pour toutes sommes qui pourraient être dues par le Passager au Transporteur au titre du présent contrat de transport, et pour tous les frais et dépenses engagés suite à l'exercice du privilège et de la vente, ainsi que pour toute dette de quelque nature que ce soit, due par le Passager au Transporteur.
14.2 Le Transporteur est responsable de la mort ou des blessures des Passagers causés par naufrage, abordage, échouement, explosion, incendie ou tout sinistre majeur sauf s'il prouve que l'accident n'est imputable ni à sa faute ni à celle de ses préposés, agissant dans le cadre de leurs fonctions.

la vegemite, c'est pour vous
J'oubliai presque, vous pouvez suivre le bateau à la trace sur http://www.marinetraffic.com/ais/fr/ Il suffit de taper le nom du cargo et le tour est joué ! Par contre, ne paniquez pas s'il n'apparaît pas, ça veut pas dire qu'il a heurté un iceberg. C'est juste que parfois on est hors réseau, comme SFR ou un truc comme ça.